Le CEFAS : un instrument indispensable de compréhension de la péninsule Arabique

by Laurent Bonnefoy (chercheur, Institut français du Proche-Orient)

En 2011, jamais la France et l’Union européenne n’ont autant eu besoin de comprendre les sociétés arabes. Jamais les chercheurs spécialistes du monde arabe contemporain n’ont autant répondu à une demande sociale venant tant des médias et des diplomates que même parfois des entreprises. A l’heure où le Yémen connaît un profond mouvement de révolte et où s’expriment des aspirations au changement, à la liberté et à la démocratie, le ministère des Affaires étrangères songe à mettre fin à l’expérience du Centre français d’archéologie et de sciences sociales de Sanaa (CEFAS).

Ce centre, créé sous le nom de Centre français d’études yéménites en 1982 sous la double tutelle du ministères des Affaires étrangères et du CNRS, a en près de trente ans permis à des centaines d’étudiants et de chercheurs de se familiariser avec les sociétés de la péninsule Arabique, d’apprendre l’arabe et de mener à bien de nombreux projets de recherche avec les partenaires locaux qu’ils soient yéménites, saoudiens, omanais ou autres. Son travail d’interface avec les institutions yéménites et du Golfe, sa bibliothèque exhaustive ont fait du CEFAS un instrument unique au monde, valorisé à l’échelle internationale. Les archéologues liés à cet institut ont été à la pointe des découvertes sur les cités antiques de l’Arabie Heureuse. Ses historiens ont pu analyser et réévaluer tant les spécificités que l’intégration ancienne de la péninsule Arabique dans le système monde. Ensemble ils ont directement contribué à valoriser, mais également à préserver, un patrimoine d’une richesse inestimable qui reste encore pour une grande part inconnu. Les chercheurs en sciences sociales ont pour leur part travaillé à rendre intelligible les sociétés et systèmes politiques de cette région du monde arabe. Le rôle de chacun, dans un Yémen et dans un Golfe arabo-persique en transformation, est dès maintenant d’appréhender et d’analyser les transformations et, à l’usage de chacun en France, en Europe et dans le monde, de fournir de nouvelles grilles de lectures indispensables.

L’interaction directe et quotidienne des chercheurs avec leur terrain constitue la valeur ajoutée centrale du CEFAS. Cette prise des chercheurs avec leur objet est à la source de l’émergence d’une génération et d’une approche que les spécialistes de la région s’accordent à considérer comme le fruit d’une spécificité de la politique scientifique française. Les nombreuses publications de ses chercheurs et collaborateurs ou le recrutement de nombre d’entre eux par des institutions prestigieuses témoignent directement du rôle que joue le CEFAS dans la valorisation de ce que le ministère des Affaires étrangères appelle la « pensée française ».

L’argument sécuritaire lié à la détérioration récente de la situation politique au Yémen ne peut justifier la fermeture définitive du CEFAS. Une telle décision ne pourrait être le résultat que de la courte vue de notre diplomatie tant elle obérerait, et pour longtemps, notre capacité à prendre la pleine mesure des dynamiques de la péninsule Arabique. Le pire n’est pas certain et les processus sociaux qui ont émergé au cours de l’année 2011, au Yémen mais aussi au Bahreïn par exemple, laissent entrevoir autre chose que de la violence. A Sanaa, préjuger de l’avenir du Yémen, prévoir un scénario « à la somalienne » et se désengager, c’est aussi précipiter le pays, et la région, dans le chaos. Briser le lien institutionnel durable tissé par les chercheurs du CEFAS avec les sociétés de la péninsule Arabique, c’est prendre le risque de faire de cette région un trou noir académique. C’est également envoyer un bien mauvais signe à celles et ceux avec lesquels les chercheurs du CEFAS sont de longue date en contact et qui œuvrent aujourd’hui pour la liberté et la justice.

L’argument financier est lui-même peu pertinent. Le CEFAS, comme les autres instituts français à l’étranger, peut sans doute s’améliorer, se réformer et faire davantage, mais le coût d’un tel instrument reste minime en rapport à sa contribution sociale, politique et diplomatique comme à la qualité des relations entre les sociétés européennes et celles de la péninsule Arabique. Ce que nous économiserons sur le court terme (174 000 € par an) en fermant une telle institution se verra rapidement annulé à moyen terme par les coûts induits par notre méconnaissance de la région et de nos partenaires. Un redéploiement, à coût constant, d’une partie des activités du CEFAS vers les pays du Golfe est possible et pourrait dès lors permettre, en attente de jours plus calmes au Yémen, de préserver, voire même de développer, cet instrument indispensable. Nous estimons qu’il est de notre rôle de continuer à être présents sur le terrain à travers le CEFAS afin de poursuivre au mieux notre travail de compréhension fine de sociétés, qui sont à un carrefour de leur histoire, ceci afin d’éviter les malentendus et les raccourcis dommageables.